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Entretien

Giuseppe Penone : « Partager avec d’autres peuples »

Cet automne, à l’occasion du montage de l’exposition au Musée de Grenoble, l’artiste italien nous a reçu dans son gigantesque atelier du centre-ville de Turin pour un passionnant entretien à bâtons rompus, où il évoque tout à la fois l’art, la politique, la religion et la marche du monde…

Montage expo Penone-36

S’agit-il de votre première exposition à Grenoble ?

Non. J’avais déjà exposé dans une grande salle de l’ancien musée, au printemps 1986.

On a le sentiment d’un prolongement, au fil des ans, de votre pensée sur la création. Comme si les thèmes sur lesquels vous travaillez revenaient de façon cyclique dans votre démarche…

Quand vous avez un propos artistique, vous êtes souvent figé par ce propos. Moi, au contraire, j’essaye de comprendre la réalité. Et mon travail peut se poursuivre parce que ma réflexion continue. La difficulté, c’est la question de la forme. Si votre travail consiste à sculpter un verre, on va toujours vous demander de sculpter un verre. Mais si tout à coup, vous faites un livre, tous les gens vont essayer d’y voir le verre en se disant que peut-être ce livre pourrait contenir de l’eau.

Ça fait partie du marché et des conventions. Pour ce qui concerne mon travail, c’est facile de dire que je fais des arbres. Mais même si je bâtis une forme qui n’est pas un arbre, les gens vont tenter d’y voir d’abord un arbre. Ou penser que c’est un travail raté car avant tout, pour eux, ce devrait être un arbre.

De récentes études scientifiques montreraient que l’arbre forme en réalité une communauté de feuilles…

Ça ne m’étonne pas. Et ça me rappelle d’ailleurs d’autres études sur la communication, la réaction, voire la pensée de l’arbre. Ces thèmes sont d’ailleurs présents dès le XVIIIème siècle dans La Métamorphose des plantes de Goethe. Le grand écrivain nous dit que dans le noyau du fruit, il y a déjà tous les éléments qui composeront l’arbre. Goethe a même élargi cette réflexion à la colonne vertébrale de l’homme et a découvert que le crâne était une métamorphose d’une partie de la colonne vertébrale. À l’époque, ce n’était qu’une intuition. Mais elle a pourtant été confirmée et a donc permis de faire une découverte sur l’anatomie humaine après une réflexion sur les arbres. Ça, c’est extraordinaire !

Comment votre travail réussit-il à toucher autant un Japonais qu’un Américain ?

Dans les années 1960-1970, il y avait une forme d’enthousiasme pour ces changements extraordinaires que vivait le monde : le fait de pouvoir voyager partout et sans danger, par exemple. Aujourd’hui, c’est impossible. On n’a plus cette liberté. Notre travail d’artistes était donc aussi en lien avec cette idée de la communication avec d’autres peuples car si l’œuvre relève d’une culture trop spécifique, elle n’est reçue que par les habitants du pays où elle a été conçue. Et souvent même plus étroitement encore par un petit groupe à l’intérieur de cette société.

Nous avions envie de partager cette identité avec d’autres peuples. Il y a eu des moments similaires, dans l’histoire, où la culture a été partagée dans presque tous les pays du monde. Pensez à ces mégalithes, par exemple, que l’on retrouve dans de nombreuses civilisations… Donc si on fait un travail à partir de ça, il est évident qu’on peut communiquer avec beaucoup plus de gens.

Diriez-vous que cet enthousiasme des années 1960-1970 a aujourd’hui disparu ?

Nous avions alors une attitude très positive car on sentait bien une volonté d’organiser un ordre mondial sans guerre. Il y avait cette illusion. Et aussi ces grands combats idéologiques entre les blocs communiste et impérialiste. Mais ce n’était pas basé sur des questions religieuses. Aujourd’hui, au contraire, la religion est très dangereuse. Hier, vous pouviez partager des idées ou croire au progrès dans l’ordre social. Mais quand vous êtes conditionné par la religion dans chaque moment de votre vie, c’est très différent. Dans le concept-même de religion, il y a un contrôle de la personne qui est terrible. Alors, les gens ont besoin d’être rassurés. Mais c’est complètement illogique…

Avez-vous inspiré de jeunes artistes ?

Je ne sais pas. On peut avoir des disciples, mais ceux qui vont faire le même travail que vous risquent bien d’être mauvais. Pour moi, ce qui compte, c’est la pensée qui produit des formes tellement éloignées qu’on pourrait ne pas les relier à leurs origines. Mon travail est plutôt basé sur la réflexion.

Ne vous êtes-vous jamais senti proche de Richard Long ?

C’est un bon artiste qui représente de façon très claire la tradition de la culture anglaise, celle du placement, cette idée d’un travail fait à partir du mouvement : arriver dans un lieu, déplacer des pierres, les réunir dans une forme que l’on reconnait, en faire une photo et remettre ensuite les pierres à leur place. C’est quelque chose d’extraordinaire, de très poétique. Du point de vue conceptuel, c’est un très bon travail. Mais après, d’autres artistes ont essayé de refaire ça. C’était moins intéressant, car c’était uniquement basé sur l’idée d’esthétisme. Richard Long, lui, fait partie d’une tradition de l’esprit anglais.

Quelle part donnez-vous à l’écriture dans votre œuvre ?

Écrire, c’est un métier, une pratique. Et je n’ai pas cette capacité. Mes textes sont seulement de petites réflexions, des notes sur l’œuvre que je suis en train de réaliser ou sur l’idée de l’œuvre elle-même. C’est un exercice qui me permet de mettre au point la forme ou de choisir les images qui vont accompagner mes idées.

Parfois, je fais une œuvre avec une motivation particulière mais ensuite, j’y vois des aspects que je n’avais pas prévus. Je peux les refuser et essayer de tout refaire en oubliant ces éléments, ou bien comprendre pourquoi ça s’est passé ainsi. En ce sens, l’écriture me permet d’élaborer les choses et de retenir seulement les bonnes.

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