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Yves Raibaud

« Personne ne semble trouver nécessaire que les filles aient des loisirs dans l’espace public »

Yves Raibaud est géographe, maître de conférence à l’université de Bordeaux Montaigne et chargé de mission égalité femmes-hommes. Il a publié de nombreux articles sur la place des hommes et des femmes dans la ville.

Yves Raibaud 2013 4 JPGPourquoi dites-vous que la ville est dominée par le masculin ?

Une ville, c’est d’abord un gouvernement fait par des hommes depuis longtemps. L’organigramme de ceux qui la construisent, à l’urbanisme, l’aménagement, la voirie… est essentiellement masculin.
Quand des femmes remportent des concours d’architecture, c’est pour de petits espaces, des aménagements, des prolongations. Ceux qui pensent la ville sont des hommes sans exception, dans toute la France.

 

De quelle manière les femmes sont-elles défavorisées ?

Les études d’enquête sur les mobilités urbaines montrent par exemple que les femmes représentent 70 % de l’accompagnement des enfants et des personnes âgées, et font encore 70 % des courses pour les tâches ménagères. Elles ont des déplacements liés à l’inégalité femmes-hommes dans la sphère privée.
La mixité cesse brutalement dès que la nuit tombe : la totalité des femmes interrogées ont des stratégies pour sortir le soir. Elles sont prudentes, s’habillent d’une certaine manière, évitent certains quartiers, utilisent différemment les transports. Et pas seulement les jeunes filles qui sont les plus touchées par le harcèlement de rue, la drague lourde voire l’agression sexuelle, mais des personnes plus âgées qui ont gardé cette peur.
Les espaces d’accès libre que sont les skates parcs ou les stades sont consacrés aux hommes. Dans un stade de 40 000 places, il y a 1 000 femmes et 39 0000 hommes et on continue de donner d’énormes subventions à ces équipements faits par des hommes, sans considérer que tout le monde paie des impôts.
Si on regarde les budgets des communes sur les loisirs des jeunes, les 3/4 de l’offre des loisirs publics subventionnés vont aux garçons et coûtent de 30 à 40 % plus chers que ceux des filles. On est en face d’une discrimination massive. Personne ne semble trouver nécessaire que les filles aient des loisirs dans l’espace public.

 

Qu’est-ce qu’il faudrait changer ?

Il faudrait un budget par genre : une approche budgétaire sensible à l’inégalité femmes-hommes. La prise de conscience peut passer par la mobilisation des élus, la prise au sérieux des lois sur l’égalité, des rapports parlementaires, des adhésions des communes à la charte de
l’Europe pour l’égalité dans la vie locale. Nous préconisons la création d’observatoires du genre qui soient capables d’enregistrer ces inégalités et de proposer des solutions concrètes.

 

Faut-il légiférer ?

S’il n’y a pas de cadre institutionnel, les associations ne peuvent agir. Sur l’égalité, il me semble qu’il y a un mouvement plutôt positif. Les élections départementales viennent de faire avancer la parité. Il existe aussi des dispositifs assez contraignants, comme la parité des conseils d’administration des grandes entreprises. Dans certains milieux, il est maintenant plus ringard d’être machiste que féministe : je pense aux députés à qui les petites blagues coûtent très cher…

 

Que serait une ville plus féminine ?

Une ville qui admettrait une gouvernance paritaire, plus ouverte à la participation des femmes aux projets urbains. Il faut aussi dénoncer comme un scandale l’inégalité des répartitions des ressources de la ville entre femmes et hommes. Il faut faire de l’analyse budgétaire genrée et se demander à chaque fois à qui ça profite.