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Thierry Paquot

« Il ne s’agit pas d’adapter la ville aux enfants, mais de la faire avec les enfants »

Thierry Paquot est philosophe de l’urbain. Professeur des universités (Institut d’urbanisme de Paris, Paris XII-Val-de-Marne), il a été le commissaire d’une exposition dédiée à la place de l’enfant dans la ville à Dunkerque, intitulée « la Ville récréative » en 2015.

thierry paquot 2015. ©CM.Quelle est la place accordée aux enfants dans la ville aujourd’hui en France ? D’où vient cette incapacité à les prendre en compte dans l’espace public ?

Quasi inexistante ! Il existe un réseau des « Villes éducatrices », un autre de la « Ville amie des enfants », des associations comme « Rue de l’Avenir » qui a lancé au printemps dernier un concours dédié à la « Rue aux enfants », mais l’on peut affirmer, sans crainte d’exagération que les enfants sont les « oubliés » de la fabrique des territoires.

Il ne faudrait pas pour autant penser que les ados sont mieux traités. Qui s’intéresse à ceux des lotissements pavillonnaires, des grands ensembles, des franges des villes ? Toute ville est d’abord conçue pour une population valide, active et solvable ! Or, avec le vieillissement de la population, le chômage, les sans-domicile-fixe, les personnes à mobilité réduite, mal ou non-noyantes, l’on doit d’être plus attentif à chacun et chacun, au nom de la simple accueillance…

Comment repenser le partage des espaces publics aujourd’hui ?

La rue accessible et gratuite à tous devient une rareté. De plus en plus d’espaces publics sont privatisés et leur accès s’avoue sélectif. C’est pour cela que je parle de « lieux urbains », gardant l’expression « espace public » au singulier pour désigner l’indispensable débat politique qui tarde à se faire culture de la vie citadine…

Le ménagement (du verbe « ménager », qui signifie « prendre soin ») d’une rue, d’une place, d’un parvis doit tout d’abord faire l’objet d’une étude qui en révèle ses usages temporalisés (car la nuit n’est pas le jour, le lundi n’est pas le samedi, l’hiver n’est pas l’été, etc.). Et, à partir de là, en élaborer la configuration, le choix des matériaux, le type d’éclairage, les plantations, etc, avec les habitants, aux âges, genres et activités différents. Aucune rue n’est pareille dans son « déroulé quotidien ». Ce cas par cas est la garantie de toute uniformisation…

Que serait concrètement une ville adaptée aux enfants et pensée à leur hauteur aujourd’hui ?

Il ne s’agit pas d’adapter la ville aux enfants, mais de la faire avec les enfants ! Ils débordent d’idées ! Le code de la rue qu’il faut rédiger ensemble servira de cadre à toutes les actions inscrites dans la ville.

À Bruxelles, l’on parle de « maillage jeux », pour indiquer la continuité à établir entre les terrains d’aventure, les aires traditionnelles de jeux, (qu’il faut progressivement transformer), les parcours ordinaires des enfants, les skateparks et autres lieux de glisse, c’est un premier pas vers une « ville récréative ».

On ne peut espérer leur participation que si, à l’école et dans leur famille, on les associe à ce qui les concerne, ainsi que l’énonce la Déclaration internationale des droits de l’enfant.

C’est par le jeu que tout enfant « grandit » et prend conscience du monde et de ses propres capacités.

Jeux solitaires, jeux collectifs, réclament leurs endroits non clôturés et non hiérarchisés par « classe d’âge ». Le petit s’enhardit au contact du grand qui se responsabilise eu égard au petit…

C’est un « chercheur d’hors », hors de son corps, de sa chambre, de sa maison, de son école, de son quartier, évidemment selon son âge. Et à chaque fois il affronte des obstacles, le lourd portillon du métro, la serrure de la porte inaccessible tout comme la sonnette, le banc trop haut, l’absence de toilettes publiques, des trottoirs encombrés de « potelaids » et d’auto-immobiles, une nature trop éloignée, une trop grande vitesse mécanique environnante…

Tout cela ne concourt guère à ses apprentissages tant sensori-moteurs que cognitifs. Les terrains d’aventure offrent aux enfants un vaste territoire avec des arbres et des buissons, un relief varié, un ruisseau ou un plan d’eau, des bûches et autres morceaux de bois qui serviront pour édifier une cabane, ils existent depuis le XIXe siècle dans des villes américaines et sont encore présents en Allemagne. Les enfants s’y initient aux quatre éléments : l’air, l’eau, la terre et le feu, ceci est une expérience irremplaçable. De même que la classe promenade et le jardinage…

Depuis les terrains de jeux dessinés par Aldo van Eyck à Amsterdam, il y a de nombreux autres « bons » exemples un peu partout au monde (comme l’exposition de Dunkerque, « La ville récréative » le montrait), qui peuvent inspirer d’autres créateurs et convaincre les élu-e-s que la sécurité n’est pas une finalité et qu’on peut jouer sans se blesser !

Qu’aurait à y gagner l’ensemble de ses habitants ?

Mais tout ! Le jeu n’est pas l’apanage des enfants… et de nombreux adultes sont prêts à retourner en enfance, ce pays dont ils ont la nostalgie !

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