Nos interviews

Accueil >Découvertes >Nos interviews>« L’idée de faire mieux avec moins, c’est un choix de vie »

Navi Radjou

« L’idée de faire mieux avec moins, c’est un choix de vie »

Franco-indien résidant aux États-Unis, de passage à Grenoble, Navi Radjou est consultant en innovation. Pour lui, les contraintes peuvent devenir des opportunités et il est possible de faire mieux avec moins. C’est l’innovation frugale.

Navi RadjouVous êtes davantage habitué au monde des entreprises qu’à celui des collectivités. Mais ici, on est à Grenoble, comment appliquer ce concept d’innovation frugale aux collectivités ?

Une ville comme Grenoble est idéale pour commencer à tester de nouveaux concepts : on y rencontre le monde des idées, des praticiens et des chercheurs, donc de l’innovation, mais aussi des citoyens très engagés. Il y a ce vivier, et on a besoin d’un enzyme qui crée la réaction. J’ai toujours pensé qu’à Grenoble, du moins ce que j’en connais, tous les ingrédients sont réunis, mais c’est la recette qui manque.

La recette ce serait quoi ?

A mon avis, ce serait beaucoup plus d’autonomisation. La ville de demain, c’est la ville des jeunes, ce sont les jeunes qui vont vivre dans cette ville. Ils ont une certaine naïveté, ils ne connaissent pas tous les enjeux politiques, ce qui peut être leur force, car ils vont nous introduire à un schéma de pensée auquel on n’est pas du tout habitués.

Essayer de coconstruire cette ville de demain avec les jeunes devient vital : quels besoins et quelles valeurs vont-ils percevoir dans 5-10 ans ? Cela devient comme une sorte de cahier des charges, et l’on va se rendre compte que nos modèles, en particulier économiques, ne sont pas du tout adaptés.

En France, on a peur de ce mot frugalité, associé à décroissance, comment traduire ce « faire mieux avec moins » ?

La frugalité n’est pas une source de privation, mais d’émancipation. On ne subit pas la frugalité, on la choisit. Si on la subit, c’est une forme de privation économique. L’idée de faire mieux avec moins, c’est ce qu’on appelle la simplicité volontaire, c’est un choix de vie.

Moi je n’ai pas de voiture, je circule à vélo parce que ça me facilite la vie, je n’ai pas besoin de chercher à me garer. Je crois qu’il y a une quête vers la simplicité, que je vois de plus en plus, parmi les jeunes bien sûr, et autour de moi chez les quadras.
Et ça n’a rien à voir avec la contrainte, le moins d’argent ou le low cost. Si les gens choisissent le covoiturage, c’est aussi pour avoir une meilleure expérience. Parce que l’être humain adore les connexions humaines. Ce qu’on ne comprend pas, c’est que l’achat d’une voiture, ce n’est pas juste un symbole de statut ou de liberté individuelle. C’est un peu en décalage avec ce que je vois des valeurs de la génération Y qui est beaucoup plus dans le collectif.

On a besoin de choses décalées, de services qui soient abordables, mais en même temps on a besoin de plus de simplicité. Si sur mon ordinateur je peux facilement faire mes réservations, c’est simple et accessible, ça devient l’alternative. Ce n’est donc pas une privation, au contraire, j’ai le luxe de ne pas acheter une voiture. C’est choquant pour un baby boomer ou un génération X qui pense que c’est un sacrifice, que c’est humiliant.
Il y a quelques années on aurait dit que c’est bobo, aujourd’hui ce que je vois c’est que ça devient un courant majoritaire. Tout commence à basculer. L’innovation frugale vise quatre éléments : l’abordable, l’accessible, la simplicité et le durable.

Vous parlez d’économie fluide…

Il y a une forme de fluidification de l’économie : tous les biens qui étaient fixes comme une voiture, et tous les liens que j’avais avec ce bien, des liens de possession et d’identité bâtie autour de ce bien, tout devient fluide. On passe d’une voiture en tant qu’objet à un service. Cette fluidification de l’économie rend la vie beaucoup plus fluide aussi et c’est cette quête de fluidité et de simplicité que les gens cherchent de plus en plus.

On a plus d’options, la possibilité de consommer comme on veut, quand on veut, où l’on veut, avec cet esprit de liberté de choix. Une confluence de facteurs fait que cette économie frugale n’est pas une réponse à l’austérité mais à une mutation de valeurs socioculturelles.

 

mercredi 7 octobre 2015 Visite de Navi Radjou, consultant en innovation et en leadership entre les Etats-Unis, la France et l'Inde. Sylvain Frappat - Ville de Grenoble 2015

Vous observez cette mutation ?

Le CREDOC en France qui étudie les consommateurs dit dans ses dernières statistiques que plus de 14 % de consommateurs français se disent adeptes de la frugalité volontaire. Ils optent volontairement pour un choix de vie simplifiée. Je crois que ce chiffre va continuer à augmenter, voire doubler dans les années à venir. Ca s’applique dans la sphère marchande, mais aussi, et on vient d’en discuter à Grenoble, au mode de gouvernance.

Comment serait cette frugalité appliquée à une gouvernance ?

En terme de définition c’est la même chose, c’est offrir des biens publics de façon plus rapide, mieux et moins cher. Et en co création avec les citoyens. Le rôle d’une ville par exemple n’est pas de financer, c’est d’être un facilitateur, un créateur de plateformes d’expérimentations rapides, de cocréation, donc un peu l’idée de ville de demain, l’idée d’anticipation.

Attention cependant : l’anticipation ne doit pas devenir anticipation au sens « regarder les choses de loin, avec une longue vue ». Je dirai plutôt qu’il faut que ce soit une plateforme de réalisation. Le risque sinon, est que les gens se désengagent et disent : ce n’est pas mon problème.

Quel discours faut-il tenir ?

Il faut actualiser les choses pour que ça ne paraisse pas quelque chose de lointain, mais d’urgent et d’aujourd’hui. Dire qu’il faut s’adapter à cette nouvelle réalité, qui va prendre du temps pour se concrétiser, mais cette adaptation commence aujourd’hui.

On n’est plus en mode d’anticipation intellectuelle mais en adaptation comportementale. On amorce aujourd’hui le changement. En France, on est beaucoup dans cette idée intellectuelle de « on va solliciter des idées » : il faut casser ça et dire au contraire on va se lancer dans l’expérimentation, on va faire du bricolage, c’est ça qui est fascinant.

Pourquoi ? souvent on se réfère à des politiques existantes. Mais quand le monde change tellement vite, il n’y a pas de référence. Il faut inventer d’autres politiques. Comment basculer la France d’une économie de rentier à une économie entrepreneuriale d’innovation. Si l’économie doit aller vers l’innovation, le système politique doit passer d’un système monarchique à un système d’expérimentation, avec plusieurs projets et tester ce qui marche. Comment financer au plan national l’innovation, et au niveau des territoires, qu’est ce que les élus locaux peuvent faire ? Plutôt que de financer un gros projet de 500 000 euros, financer par exemple 50 projets de 10 000 euros.

Vos commentaires

Il n'y a pas encore de commentaires sur cet article.

réagir

Votre adresse de courriel ne sera jamais publiée.

Tous les champs sont obligatoires

Envoyer

> Commentaires, mode d'emploi