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Marion Carrel

« Les citoyens ont envie de savoir »

Marion Carrel est sociologue à l’Université de Lille 3, chercheuse autour des questions de la participation citoyenne. Elle a publié de nombreux ouvrages dont, en 2013, Faire participer les habitants ? Les quartiers d’habitat social entre injonction participative et empowerment. Elle s’interroge sur les ingrédients et les limites de l’exercice, et suit de près la démarche de démocratie participative engagée à Grenoble.

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Gre.Mag : La participation des citoyens est devenue un leitmotiv : est-ce une aspiration des citoyens ou des élus ?
Un peu des deux… Aujourd’hui, la légitimité d’une décision politique est adossée à la manière dont elle est prise. L’a-t-elle été en concertation ? Est-ce que tous les points de vue ont été entendus ? Dans cette société, les gens sont de plus en plus diplômés, ont accès à l’information de manière plus large qu’il y a dix ou vingt ans. Les citoyens ont envie de savoir, sont informés, même si tous n’ont pas envie de faire beaucoup de réunions, ni de passer leur temps à s’occuper de l’intérêt public.

Gre.Mag : À quoi reconnaît-on qu’une démarche participative est vraiment sincère, qu’elle vaut le coup qu’on s’y engage, en tant que citoyen ?
En observant certains points… D’abord, vérifier si le lien entre la participation et la décision a été suffisamment clarifié : qu’est-ce qui est mis en jeu et quel pouvoir de décision ou de co-décision est donné aux habitants ? Est-ce que l’institution fait seule l’ordre du jour et l’animation, ou fait-elle appel à des animateurs qui ont une expérience dans le domaine de l’éducation populaire ? La deuxième solution me semble préférable pour réduire l’asymétrie entre les « sachants » et les autres, veiller à l’équilibre des prises de parole et éviter l’accaparement par les professionnels de la politique.

Il faut aussi que tous les rouages de l’institution (la Direction générale des services, les services) acceptent de faire évoluer leurs manières de faire, avec plus de transparence, des allers retours, des mécanismes de co-construction, de dialogue. Et, ça, en France, ce n’est pas une tradition. Il faut aussi observer si la participation ne s’enferme pas sur des questions de proximité (quels liens avec les questions gérées au niveau de l’agglomération, de la région, du national ?), et si la collectivité multiplie les formes de la participation, sans s’éparpiller, bien entendu… Avec des temps plus festifs et d’autres où la critique est plus ouverte. Qu’a-t-elle prévu pour recueillir le point de vue de certains citoyens, peu audibles, pour qui le dialogue ne passe ni l’écrit, ni par la prise de parole ? Penser à la vidéo, le théâtre…

Gre.Mag : Pourquoi, tôt ou tard, les habitants en viennent à critiquer une démarche participative qui va leur sembler décevante, ou biaisée ?

La critique de participants disant « c’est tout cadré » arrive toujours à un moment où à un autre. Il y a une tension irréductible entre le côté cadré de la participation, avec ses procédures nécessaires pour aboutir à de la co-construction, et « l’idéal » d’une expression libre, symbole de la démocratie. Mais il y a un autre aspect qui rend la participation suspecte parfois : c’est le manque d’évaluation des dispositifs. Il serait bon de pouvoir mesurer ce qu’a permis une concertation : quelle efficacité plus grande par rapport à tel projet ; quelles décisions prises, qui ne l’auraient pas été autrement ? Le nombre de sujets traités de A jusqu’à Z, remontés et redescendus ? Quelle diversité des participants en terme d’âge, d’origine sociale, ethnique… Et aller demander aux gens ce qu’ils en pensent, tout simplement.

Gre.Mag : Mais tout ceci n’est encore que de la participation relativement « injonctive ». Ne semblez-vous pas dire que certains citoyens ne s’en contentent plus ?
En effet, il ne faut pas qu’une collectivité s’enferme dans la seule participation institutionnelle. Elle a intérêt à laisser vivre une participation citoyenne moins cadrée et un peu plus conflictuelle. Cela ne signifie pas la révolution tous les jours sous les fenêtres mais plutôt qu’il est possible pour la société civile de mener des enquêtes, des contre-expertises de toutes sortes, de permettre aux « sans voix » de s’organiser et mener des campagnes pour l’amélioration des services publics… À Grenoble, il y a un collectif intéressant, qui va dans ce sens : l’Alliance citoyenne.

Gre.Mag : Qu’est-ce que des élus, et plus largement une ville, gagnent à être particulièrement attentifs à la participation des habitants ?
Dans certaines villes, un des gros arguments pour faire de la démocratie participative, c’est lutter contre l’abstention, relégitimer les élus. Ça n’est pas forcément automatique. On n’a pas observé une automaticité entre de bonnes expériences participatives et la réélection derrière de l’équipe. Par contre, on observe les effets positifs d’une culture de la participation sur la durée, se traduisant par des évolutions administratives, une institution qui gagne en transparence, une population qui s’intéresse davantage à la gouvernance. Quand on a commencé à produire des indicateurs, des tableaux de bord, à faire de l’Open data … On ne peut pas revenir en arrière. Quelle que soit la municipalité qui prend la suite, cela restera un progrès démocratique, indéniable.

Vos commentaires

Commentaire de Vivet le 2 janvier 2015 à 20 h 13 min

Trés intéressant, justement j’ai tenté de poster un commentaire concernant les personnes n’ayant pas d’accès internet, proposant un pot participatif de départ pour montrer les visages de ce blog et ,novice je suis, pas réussi à noter le code captcha? Kezako? Merci pour moi et les autres et bon vent à l’équipe, bravo pour ce boulot.

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