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Eric Piolle

Grenoble est arrivée au bout d’un cycle. Bâtir ensemble une ville soutenable, c’est l’enjeu des années à venir !

À l’heure où les communes font face à un mur financier, et où le monde entier se réunit à Paris pour sauver le climat (COP21), Gremag a interviewé Éric Piolle, maire de Grenoble, pour faire le point sur la situation financière de la ville et se projeter dans le Grenoble de demain.

Automne

 

 

788937_Eric PiolleVous préparez le budget 2016, qui doit être voté en décembre. Comment cela se présente ?

La situation est simple : si Grenoble continue sur la même trajectoire que ces dix dernières années, elle sera la première grande ville de France à être en faillite !
À cause du retrait brutal et massif de la participation financière de l’État, de l’héritage ultra-contraint et parce que Grenoble paie, en tant que ville centre de la métropole, plus qu’ailleurs des charges de centralité, les équilibres financiers de la ville sont à la limite des seuils légaux.

Aujourd’hui, puisque nous refusons de voir l’État administrer notre ville, nous prenons acte de la nouvelle réalité financière. À nous, ensemble, d’inventer pas à pas une nouvelle façon de bien vivre notre ville. Le budget 2016 s’engage dans cette direction.

Vous parlez de baisse des aides de l’État. De quoi s’agit-il ?

En avril 2014, Manuel Valls a annoncé une baisse inouïe de la participation financière de l’État aux collectivités territoriales : moins 11 milliards d’euros. Ici à Grenoble, en 2017, cette politique récessioniste privera chaque année les Grenoblois-es de 20 millions d’euros ! En 2016, c’est déjà plus de 13 millions d’euros, le prix de deux écoles neuves.
En proportion, c’est comme si on baissait le SMIC… de 500 euros tous les ans ! Ça bouleverse sa façon de vivre.

Pour la Ville de Grenoble, 20 millions d’euros en moins en 2017, c’est par exemple l’équivalent de tous les agents du service des sports plus toute la police municipale plus toutes les personnes qui travaillent au conservatoire réunis ! Pour donner une autre idée de l’ampleur, c’est plus de 80 % de toute l’action sociale de la Ville ! Ou encore 100 % des subventions versées pendant une année ! Que serait Grenoble sans ses policiers, sans ses gardiens de gymnase, ses professeurs de musique ou ses maîtres-nageurs, sans les associations ? Que serait Grenoble avec une action sociale aussi lourdement amputée ? C’est insoutenable !

Ce n’est pas nouveau ! Chaque maire doit jongler avec les contraintes budgétaires pour mener sa politique ! En quoi est-ce différent cette fois-ci ?

La brutalité et l’ampleur de la baisse changent la donne. Nous sommes arrivés au bout d’un système, au point de non-retour. La prise de conscience est là : c’est une impasse. Il ne s’agit plus de contraintes budgétaires conventionnelles, qui faisaient en effet partie intégrante de la vie publique d’hier. Il s’agit d’entraves si fortes que, puisque nous refusons d’être placés sous tutelle, elles imposent des transformations radicales de la vie publique.

Que veut dire « placer la ville sous tutelle de l’État » ?

Que l’État gère la Ville à ma place et celle de tous les adjoints : il ne paie alors que ce qui est strictement obligatoire, il ne verse donc plus les subventions aux clubs sportifs, aux compagnies culturelles, aux associations qui protègent l’environnement, aux MJC… Il ne fait plus aucun remplacement dans les écoles, pour la propreté ou les espaces verts. Il arrête tous les nouveaux projets qui améliorent votre quotidien. Son seul objectif est financier. C’est exactement comme l’Europe et le FMI avec la Grèce, et je n’exagère pas quand je dis cela.

Mais est-ce toujours mal de baisser les dépenses ?

Lorsqu’il s’agit de réduire le gaspillage et le train de vie de la mairie, la baisse a du sens. D’ailleurs, dès le premier mois du mandat, j’ai agi pour plus de sobriété à Grenoble : réduction de 25 % des indemnités des élus, vente des berlines officielles, simplicité protocolaire (14 juillet, vœux, etc.), budget communication divisé par deux.
En revanche, lorsque la baisse concerne les dépenses essentielles, le cœur du service public, alors c’est du gâchis !
Nous n’avons plus les moyens d’entretenir les contradictions du modèle de société hérité des Trente
glorieuses. S’il a forgé des acquis sociaux essentiels, il est devenu insoutenable à tout point de vue : il prive les générations futures du bien-être auxquelles elles ont droit, il épuise les ressources de la planète, il ruine l’intervention publique sans pour autant lui permettre de préparer la transition. Pour vivre mieux, nous devons capitaliser sur ce qui marche, et changer ce qui nous maintient dans la crise.

Automne

En quoi est-ce pire à Grenoble que dans d’autres villes ?

À l’échelle des grandes villes de France, Grenoble est dans la pire situation. Toutes les villes sont concernées bien sûr, quelle que soit leur couleur politique, mais la majorité d’entre elles a encore des leviers : notamment parce que leurs recettes sont supérieures à leurs dépenses.
Or, à Grenoble, tous les leviers sont au maximum ! On a déjà les impôts locaux les plus élevés de France et la dette est énorme !

Pourquoi ne pas augmenter les impôts locaux ?

En 2014, devant les Grenoblois-es, j’ai pris l’engagement de mettre en place un bouclier social et de ne pas augmenter les impôts, qui sont injustes et pèsent lourdement sur les ménages les plus modestes. Chaque Grenoblois-e paye en moyenne 814 euros d’impôt. Dans les autres grandes villes, c’est seulement 588 euros. Aussi fortes soient les contraintes, je reste attaché à la solidarité et je refuse
d’accabler les Grenoblois-es, surtout les plus fragiles.

Comment en est-on arrivé là ?

Par le passé, la Ville de Grenoble s’est parfois prise pour une agglomération à elle toute seule. Comme si, avec notre budget communal, nous étions capables de porter tous seuls des projets métropolitains de grande envergure : halle de Tennis, Belle électrique, ZAC Presqu’île, aides au CEA, la rénovation d’Alpexpo, etc. Sans oublier que nous avons la chance d’avoir des équipements culturels d’ampleur nationale comme le Musée et la MC2. En 2009, les impôts ont même été augmentés de 9 % pour tenir le choc. Trois ans après, il n’en restait déjà plus rien. On a porté trop lourd et tout seuls… Résultat ? Quand le choc arrive, on n’a plus de marges.

Aujourd’hui, Grenoble détient le record national de dépense par habitant… Nous sommes très loin au-dessus de Lille, Bordeaux, Nantes, des villes où la qualité de vie est pourtant excellente. Nous devons repenser la qualité et l’efficacité de l’intervention publique… surtout quand l’argent public devient rare !
Dans le même temps, de toutes les métropoles, la Métro est celle qui dépense le moins par habitant ! Pour que chaque Grenoblois-e puisse continuer à bien vivre la ville, la Métropole doit continuer à monter en charge, à faire vivre des services publics de proximité.

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En résumé, Grenoble doit se priver de 20 millions d’euros et a déjà épuisé tous ses outils pour amortir le choc. Comment sortir la ville de l’impasse ?

Les restrictions budgétaires bouleversent notre ville. Le défi de notre époque, de notre génération, est de savoir ce que nous voulons faire : subir, continuer à faire semblant de vivre dans le modèle d’hier en train de mourir ? Prendre le risque de la faillite ? Ou prendre acte, ensemble, de la nouvelle réalité financière et inventer collectivement, à notre rythme, une nouvelle façon de bien vivre la ville ?
Après avoir informé et expliqué, avec les élus de la majorité, nous avons décidé de poser le débat sur la place publique. Mercredi 25 novembre prochain sera une journée particulière : tous les services publics municipaux seront fermés et cela sera l’occasion, pour chacun, de prendre conscience de ce que la Ville apporte à la vie de tous les jours, dans les écoles, les bibliothèques, les cantines, les gymnases, pour l’entretien des parcs, la tranquillité publique, la démocratie locale, les permis de construire, et tant d’autres choses indispensables pour bien vivre. Partout où la ville intervient, prendre conscience de ce bien commun, et des menaces qui le fragilisent.

Concrètement, le niveau de vie des Grenobloises et des Grenoblois va baisser ?

On ne va pas baisser le niveau : on va améliorer la qualité. Grenoble a une belle tradition de services publics. Par l’action de son CCAS, le plus grand de France après Paris, nous faisons vivre la solidarité dans chaque quartier. En concrétisant le Plan écoles, on se donnera les moyens de bien accueillir nos enfants. Les espaces publics sont un levier pour apaiser la ville tout en renforçant les échanges et la créativité. Nous devons continuer dans ces directions.
Le défi de notre génération est d’inventer une nouvelle intervention publique : plus sobre mais aussi plus efficace pour donner du sens, engager la transition énergétique, pour faire vivre un service public de qualité.
Puisque les ressources d’hier se font rares, alors la ville de demain devra cultiver d’autres atouts, mobiliser de ressources nouvelles, jusqu’à présent peu sollicitées : faire confiance, déléguer, s’appuyer sur l’intelligence collective et sur la capacité d’innovation de chacun au quotidien.

Les restrictions vont bouleverser Grenoble. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Je suis convaincu que le progrès, l’audace et la solidarité doivent rester une boussole pour Grenoble. C’est notre ADN. Seulement, le progrès de demain ne ressemblera pas à celui d’hier, qui avait quelque chose de pervers :
il épuisait les ressources et sacrifiait les générations futures. On sait qu’il faut environ trois planètes à un Européen pour vivre, cinq pour un Américain. Dans la ville de demain, le progrès devra être soutenable et intègre. La précarité des uns, y compris énergétique, est une menace pour la prospérité de tous.
L’histoire de Grenoble, ville de solidarité et d’accueil, de participation et d’innovation sociale nous indique la bonne direction à suivre. Il faut inventer les richesses de demain : une prospérité partagée, moins dépensière et plus soutenable. Dans ce nouveau cycle qui commence, chacun doit contribuer selon ses possibilités : les élus, les agents du service public, les habitants, les associations, toutes celles et ceux qui mettent la ville en mouvement. Ce que la COP21 doit poser comme horizon global, nous pouvons le poser ici, à Grenoble, comme objectif local. C’est possible, et c’est nécessaire.
Pour ne pas subir davantage le choc de l’effondrement du modèle qui s’achève, il faut un nouveau pacte : les villes, comme les pays, doivent s’engager dans la transition, aux côtés des habitants.

Pour Grenoble, le moment est venu.

Vos commentaires

Commentaire de Pierre-Louis GOIRAND le 11 novembre 2015 à 22 h 10 min

On garde la patate.
Qu’il neige ou qu’il vente, les grenoblois ont toujours eu la classe.
Alors sI, comme le prévoit le GIEC*, il ne neigera bientôt plus, nous restera la tempête et nos bicyclettes …

*NDLR : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

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Commentaire de Gilles le 21 novembre 2015 à 21 h 15 min

Merci pour cette analyse très intéressante. Il est certain qu’un virage est nécessaire, et si Grenoble montre encore l’exemple ce sera encore mieux, mais je ne suis pas sûr que la direction en soit très claire.
Au plan local, pourquoi la contribution de Grenoble à la Métro ne pourrait pas être ré-équilibrée avec les autres communes ?
Un détail, mais je ne comprends pas la comparaison avec une baisse du SMIC de 30%.
Avec tous mes encouragements, gd

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Commentaire de Margoloff le 25 novembre 2015 à 8 h 55 min

Avoir à démontrer l’utilité des services publics est déjà significatif d’un problème. Mais imaginer cette mesure est débile : c’est engager un jeu pervers de l’Administration contre les administrés, le fonctionnaire territorial contre le citoyen ordinaire, en somme nier le Service Public.

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Commentaire de Rob le 25 novembre 2015 à 19 h 08 min

Le constat est clair mais pas nouveau. Il est stérile de se retrancher derrière la baisse des dotations de l’état qui était annoncée dès 2012 ! Il est de plus incomplet: 20% de couts de personnels de plus que la moyenne des villes de cette taille, Ccas le + gros après Paris! Et pourquoi? Même devant Lille ? Piolle hérite mais aurait pu anticiper ou se renseigner avant de postuler à la mairie.
J’avoue ne pas comprendre ce qu’il veut faire: faire reculer l’état ? Ne rêvons pas. De rendre les services + efficaces ? Il y a de la marge, transférer à la métro certaines missions ? Il pourrait être plus explicite et moins fumeux.

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Commentaire de Gobert elisabeth le 8 décembre 2015 à 20 h 18 min

Pourquoi ne pas avoir poser des questions qui fâchent mais sont importantes pour les grenoblois comme par ex: pourquoi ne pas avoir continué le contrat avec la société JCDECAUX qui gênerait des entrées d’argent pour la ville?
Et une question sur l’utilité d’une fête des Tuiles dont le budget a largement été dépassé alors que les finances de la ville sont au plus bas?

Ce type d’article ne sert à rien puisque ce cher (au sens propre du terme ) maire ne se sent aucunement responsable de la situation et la seule chose qu’il sache faire , c’est de rejeter la responsabilité sur ses prédécesseurs !

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